OBJECTIF 2012

OBJECTIF 2012

Juifs, chrétiens, musulmans

Extrait du site : http://perso.wanadoo.fr/marxiens/index.htm

(Suite)

Les Juifs exilés (-1200/-400/135)

    La tradition fait remonter l'origine des Hébreux à la cité d'Our, en pays de Sumer, dont Abraham serait originaire vers -1750 (époque d' Hammourabi). En fait, il semblerait qu'Abraham (nom comparable au Brahmane indien, le prêtre sacrificateur) puisse être d'origine Hittite (ce que suggère la Bible mais pour Ezechiel "votre mère était une Hittite et votre père un Amorite" Ez 16,45) ou bien Hourrite, en tout cas indo-européen, rapprochant les Hébreux des Hyksos, sémites encadrés par des indo-européens (utilisant le char de combat) qui, au temps de l'empire iranien de Mitani jusqu'en Palestine, envahiront l'Égypte vers -1600 (ce qui explique l'histoire de Joseph dans la Genèse) où ils seront ensuite réduits à l'esclavage vers -1500. Les pérégrinations des Hébreux, de l'Égypte à la Palestine puis l'exil Babylonien, sont au coeur de cette civilisation de l'écrit, retour des nomades sur la terre originelle du néolithique. Peuple incertain divisé en tribus dispersées, en ethnies diverses, leur unité est problématique, et le restera jusqu'à la destruction du temple de Jérusalem, se réduisant en fait à leur religion dont la caractéristique n'est pas le monothéisme mais plutôt le rejet des autres dieux (TU N'ADORERAS PAS UN AUTRE DIEU DEVANT MA FACE) au profit du "Dieu du père", dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. En fait la religion évoluera beaucoup du dieu Suméro-Cannanéen El (le souffle, la voix, le nom d'Israël donné à Jacob signifiant celui qui a lutté contre El) à Yahvé (Dieu des volcans, guerrier et jaloux, résultat d'un compromis muet, symbolisé par l'Arche d'alliance, entre les tribus égyptiennes et palestiniennes) puis Elohim ("Tous les dieux" mais suivi d'un singulier, contemporain des deux royaumes et de l'idole double) avant de se fixer en YHWH/Adonaï après l'exil sous l'influence de la religion perse et de son monothéisme.

    En fuyant d'Égypte vers -1250 les Juifs gardent le rite de la circoncision qu'ils avaient adopté des Égyptiens et qui signe l'appartenance à la communauté, prolongeant, peut-être, dans toute son abstraction (interdiction de représenter Aton) l'expérience religieuse synthétique d'Akhenaton, bien que brève et réprimée par ses successeurs. Ce n'est pourtant encore qu'une monolâtrie, dieu tribal jaloux, sectaire et cruel, dieu unique d'un peuple dont l'unité est problématique (opposition des royaumes de Judas et d'Israël). On peut dire que ce Dieu se réduit à l'idée de l'unité de ce peuple, qui s'y réfléchit et n'est plus une donnée naturelle. Mais même au temps des rois, cette religion d'état ne s'impose pas à tous. La religion Cananéenne insiste et impose ses représentations, les Hébreux adoptant aussi l'écriture phénicienne vers -950.

    Ce n'est qu'après la destruction du temple par Nabuchodonosor en -587 et la captivité babylonienne que va se constituer véritablement la tradition biblique attribuée à Moïse (Deutéronome), tout ce qui précède étant remanié. L'expérience de l'exil instituant la domination des prêtres devait accentuer l'intériorisation, l'approfondissement intellectuel, moral et métaphysique de la religion ainsi que la constitution d'un corpus destiné à préserver la singularité et l'unité des exilés. Libérés en -538 par le Perse Cyrus pour s'opposer à l'Égypte, la reconstruction du Temple fait de celui-ci le centre du Judaïsme. C'est Néhémie (ancien dignitaire à la cour d'Artaxerxès Ier) qui rétablit Jérusalem (-444), tandis qu'Esdras le scribe fonde la Loi (Thora) sur l'écriture, préparant la constitution de la Bible, sur un modèle proche du code d'Hammourabi mais rejetant l'esclavage (souviens-toi que tu as été esclave en Égypte) et les distinctions de castes. La confrontation à la religion iranienne devait marquer durablement la mystique juive à la fois dans le sens du monothéisme de Zarathoustra (Ahura Mazda, son char et ses anges célestes) et du fond dualiste de leur théologie qu'on retrouve chez les Esséniens par exemple. Les sacrifices seront remis en cause au profit de l'intériorité, mais là où la religion iranienne est positive, rejetant toute mortification, les Juifs vont y accentuer leur conscience déchirée de l'altérité, de l'éloignement de Dieu, son désert (la Loi témoigne contre Israël).

    Le malheur extérieur doit devenir la douleur intérieure de l'homme : il doit se sentir comme la négation de lui-même, reconnaître que son malheur est celui de sa nature, qu'il est en lui-même ce qui est séparé et divisé. Il se réfléchit en lui-même. 248
La chute, c'est la connaissance supprimant l'unité naturelle. 249
Ce n'est pourtant qu'en -167, en réaction à l'hellénisation forcée d'Antiochus IV, que la révolte des Maccabées va constituer définitivement la religion du Livre (Le zèle contre la Loi a créé le zèle pour la Loi), parti pris pour la lettre sacrée contre la banalisation de l'écrit, ce qui n'empêchera pas d'ailleurs la pénétration de la philosophie grecque platonisante surtout à Alexandrie (Philon). La promotion de la Loi donne un contenu, là où la religion perse se contente de l'opposition du bien et du mal, ce contenu se réduisant d'ailleurs aux lois de la parole. La médiation d'une loi écrite, dans les rapports à l'autre et comme fondement de l'unité du peuple, va nourrir la réflexion juive sur le droit (commentaires, jurisprudence) qui forme le Midrash, inaugurant une religion de l'écriture imitée par le Christianisme, le Manichéisme, l'Islam, etc.

Religion de l'Histoire, des interventions divines, les fêtes juives font référence à des événements historiques (comme les Égyptiens, dont les rites renouvellent la source créatrice présente dans l'événement originel, mais orienté cette fois vers l'avenir - Apocalypses, messianismes comme les Perses - plutôt que vers la restauration d'un Paradis perdu). C'est la répétition de notre propre fondation, et non plus le retour d'un événement cyclique, saisonnier, extérieur (suppression des rites de résurrection païens). La religion juive se fonde, contrairement aux religions païennes, sur le rapport paradoxal de l'éternel transcendant et du temps historique constituant l'histoire sainte.

Le Judaïsme moderne commence à Yabne après la destruction du temple en 70, mais surtout après la défaite de la dernière révolte en 135, la mort du messie Bar Koziba/Bar kokhba, la dispersion des juifs (Jérusalem leur est désormais interdite) et le transfert de l'académie de Yabne en Galilée près de Nazareth, où s'élaboreront les textes de base judéo-chétiens, en Hébreux, réalisation "kabbalistique" des écritures (comme il est écrit..., surtout le Livre d'Esther cf Dubourg) par le Messie (MSYH=Dieu ressuscité) Josué/Jésus (YSW=Le sauveur), inconnu encore du Pasteur d'Hermas. La création de nouvelles écritures séparait ces judéo-chrétiens des autre juifs (sadducéens ou pharisiens) pour qui le commentaire Talmudique de la Michnah et l'observation des rites deviennent réellement le seul fondement de la communauté se substituant à l'arche d'alliance puis au Temple de Jérusalem et l'espérance messianique abandonnant ses prétentions terrestres au profit d'une mystique de la Loi et du Texte redevenu obscur qu'il faut réinterpréter (Kabbale). La Shoa a redonné une nouvelle actualité à la question de sa faute ranimée par son pére-sécuteur.

Le judaïsme consiste dans l'identification de la divinité au peuple, à son unité, à sa communion mais comme perdues. Ce peuple n'a pas une connotation raciste, biologique mais sectaire, se constituant uniquement de la loi commune qui fait autorité, rite, signe, séparation, médiation, et acceptant jusqu'au XIIème siècle au moins la conversion de nombreux étrangers (Ashkénazes). Sa tradition d'esclavage refuse toute distinction de nature, de classe, entre ceux qui font acte d'alliance avec le dieu de la communauté. Un autre intérêt de la tradition biblique est cependant de reprendre les mythes cananéens, reformulés autant que combattus, transmettant jusqu'à notre époque le souvenir de l'émergence du néolithique dans la terre promise. Mais il s'agit bien, après l'empire Mitanien, du retour des nomades sur la terre des sédentaires, de la religion unitaire inspirée de l'Iran plus que de l'Égypte et qui renie explicitement les croyances locales traditionnelles (le Veau d'or).

Les hommes sont pris pour des individus, non pour des incarnations divines, le soleil pour le soleil, les montagnes pour des montagnes, sans que ces choses aient esprit et volonté. 151
La philosophie grecque (-400)
Nous venons de parler de l'hétérogénéité comme d'un élément de l'esprit grec et l'on n'ignore pas que les débuts de la civilisation se rattachent à l'arrivée des étrangers en Grèce. 175
Les Grecs, très divers, sont indubitablement un peuple indo-européen (surtout Sparte, Athènes restant très cosmopolite) mais leur religion n'en comporte guère plus que des traces, elle est plutôt formée des traditions Mycéniennes (Crétoises en particulier les Mystères), Phéniciennes et, à travers elles (ou par contact direct) Suméro-Egyptiennes. Outre la nostalgie de la civilisation qu'ils avaient détruite à leur arrivée, il faut tenir compte du fait que ce fut surtout un peuple de navigateurs, le découpage des côtes décuplant le voisinage de la mer aux dépens des communications avec l'intérieur des terres et privilégiant donc les croyances communes aux peuples de la mer.

L'ancienne écriture perdue (linéaire B), ce sont les Phéniciens qui vont apporter à nouveau l'écriture à la Grèce. La nouveauté va consister, grâce à l'invention des voyelles, dans sa diffusion zélée, systématique (en Grèce et dans toute la Méditerranée) qui fera sortir l'écriture de sa fonction spécialisée, réservée au scribe ou au prêtre, ouvrant à la possibilité de la démocratie.

L'effet de cette démocratisation, de cette libération de l'écriture, va être le développement de la rhétorique et la confrontation d'opinions divergentes : ceux qu'on appelle les pré-socratiques dont Parménide (La vérité comme identité éternelle) et Héraclite (Le changement, la vérité comme coïncidence, exactitude) incarnent l'opposition ontologique de l'Esprit et du Corps, de l'Universel et de la Singularité. D'où la mise en cause de la tradition et l'ironie des Sophistes à quoi répondra une dogmatisation de la religion, un passage à l'écrit (Orphisme). La philosophie prend naissance sous le patronage de l'Oracle de Delphes, temple d'A-pollon (Non-Plusieurs - à coupler avec Dyonisos le divisé - dieu des purifications qui commencent à la reconnaissance de notre étrangeté puisque son principe est "Connais-toi toi-même"), se constituant dans la confrontation des opinions divergentes (Socrate), leur mise en dialogue (Platon) qui dans la scolastique (Aristote) ne sera plus que citation de pure forme. La dialectique est ce qui affirme la vérité comme lieu du discours, de la critique. Le sacrifice de Socrate en est la fondation.

Socrate seul ne se fit pas initier, sachant bien que la science et l'art ne sortent pas des mystères et que la vérité ne réside jamais dans le secret. 181
Mais à la divergence des philosophes (Théologie platonicienne/Biologie aristotélicienne) devait répondre le Scepticisme post-philosophique (niant l'un et l'autre) puis l'Éclectisme (affirmant l'un et l'autre) fondant un nouveau dogmatisme post-philosophique (Stoïciens, Hermès, Néopythagoriciens, Néoplatoniciens). La théologie païenne restera toujours fidèle à la tradition d'un Dieu doublement transcendant exprimant son unité dans une diversité de manifestations ou de dieux dont les mortels sont séparés, par le corps. Pourtant le culte de Dyonisos- "Deux fois né", le double étranger, déchiré, mi-homme/mi-dieu, le divin enfant, le ressuscité, appelait à un dépassement de cette opposition comme son homologue Orphée. Le succès du Stoïcisme qui offrait le premier dogmatisme post-philosophique (une conception du monde unitaire et scientifique) s'est heurté au fatalisme astrologique qu'il justifiait après Aristote (au nom de l'ordre cyclique du Cosmos), et qui dégénérait en superstition délirante, impressionné par la mort du sauveur Alexandre en pleine gloire à 33 ans. Les initiations ont prospéré sur l'espoir d'échapper au déterminisme astral. La liberté avait besoin de proclamer un dieu créateur, historique transfigurant l'existence humaine en histoire sainte où la liberté devient consciente d'elle-même.
Le Catholicisme romain (325)
La naissance de Rome fut quelque chose d'artificiel, de contraint, sans rien d'originel. 219
A l'entendement sans liberté, sans esprit et sans âme, du monde romain, nous devons l'origine et le développement du droit positif. 223
La religion romaine est la religion toute prosaïque de l'étroitesse, de l'opportunité, de l'utilité. 225
Quand l'époque fut arrivée où le sacré en fut réduit à la forme, il devait être aussi connu, traité, foulé aux pieds comme forme. 227
Le Christianisme n'est pas autre chose que la religion de l'empire romain, c'est-à-dire du Césarisme (où le nouvel Alexandre n'a d'autre légitimité que ses actes), reprenant le calendrier de Jules César (JC) et identifiant grossièrement la naissance de Jésus Christ (JC) avec la naissance de l'Empire. C'est son adoption par l'empereur Constantin qui en a fixé le dogme et lui a donné son véritable essor. L'unité d'un empire regroupant de si nombreux peuples ne pouvait se satisfaire de la religion romaine hellénisée, utilitaire, imprégnée de superstitions et confisquée par l'aristocratie patricienne (qui détenait les sacra), encore moins de la divinisation de l'empereur. Les légions romaines popularisaient le culte de Mitra, dieu de l'amitié virile et des contrats, avec ses initiations de guerriers héritées des Aryens. Les tentatives de culte solaire (Sol invictus) témoignaient de la nécessité d'une religion universelle mais cet Universel ne pouvait être atteint vraiment que par les exclus de l'empire, les esclaves, car sous l'autorité absolue de l'empereur la distinction de l'esclave et du citoyen n'a plus de sens. La diffusion de la bible des Septante, traduction en grec de l'hébreux, donnait à cette nouvelle religion la tradition qui lui manquait ainsi que sa conscience malheureuse, attisée par la destruction du temple, et qui exprimait le délaissement de l'empire à la recherche de son unité. La dispersion des Juifs dans tout l'empire favorisait aussi son universalisation comme représentant des peuples soumis face à la diaspora des maîtres (Grecs et Romains).

C'est dans le creuset d'Alexandrie, avant Rome, que devait s'effectuer la synthèse des sectes esséniennes (ou gnostiques, héritières de la Perse à travers Isaïe) et de la philosophie (stoïcienne et néoplatonicienne), voire du culte de Mitra et des religions agricoles (pain et vin). Les thèses essentielles en sont la création (qui change l'avenir), l'incarnation (Dieu fait homme) et la Rédemption (amour de Dieu) mais qui se réduisent explicitement au commandement "aime ton prochain comme toi-même" faisant de Dieu l'entre-deux, la relation au semblable, la conscience réflexive dans l'autre, incarnation de la liberté, de la conscience dont procède le péché qui pour être originel ne nous épargne guère (et si la liberté est créatrice, amour, charité, elle se soumet aussitôt à la foi ou à l'amour, s'y abandonne et se renie alors dans un asservissement extrême : manuel de discipline essénien, le sacrifice de soi qui sauve). Cette théologie se réfère, particulièrement au sermon sur la montagne, d'origine éssenienne, dont la morale paradoxale du manque annonce déjà le triomphe de la crucifixion, où le négatif est sauvé comme sacrifice. "Heureux, vous les pauvres, le royaume de Dieu est à vous ! Heureux, vous qui avez faim...". C'est l'universalisation de la religion des anciens esclaves juifs.

L'incarnation de Dieu dans l'homme et la divinisation de l'homme par son péché originel abolissent la distance païenne entre les dieux et les hommes (la double transcendance de l'Un divin) pour un rapport personnel, rapport au prochain comme fondement de Dieu. Ce qu'exprime le Dieu bon qui nous aime en tant qu'on l'aime (là où deux ou trois personnes seront réunies en mon nom, je serais au milieu d'elles). La personnalité juridique romaine trouvait là un fondement universel (Catholicon) qui faisait de chaque être humain, maître comme esclave, Romain aussi bien que Juif, l'incarnation du divin (L'homme passe infiniment l'homme. Pascal).

L'homme certes déjà en tant qu'homme, a une valeur infinie. 257
Si nous disons que l'esprit est l'absolue réflexion en soi par sa différenciation absolue (l'amour en tant que sentiment, le savoir en tant qu'esprit) il est alors compris comme l'Un en trois personnes : le Père et le Fils et cette différence en son unité comme l'Esprit.
Cette unité ne doit pas être comprise superficiellement comme si Dieu n'était qu'homme et l'homme de même Dieu ; mais l'homme n'est Dieu qu'en tant qu'il surmonte ce que son esprit a de naturel et de fini, et qu'il s'élève à Dieu. En effet, pour l'homme qui a part à la vérité et qui sait qu'il est lui-même un moment de l'Idée divine, est posée en même temps la renonciation à son naturel, car le naturel est ce qui est privé de liberté et d'esprit. Dans cette idée de Dieu se trouve également la réconciliation de la douleur et du malheur de l'homme en lui-même. Car le malheur même est désormais connu comme nécessaire, afin de ménager l'unité de l'homme et de Dieu.
Le Christ est mort ; c'est mort seulement, qu'il est élevé au ciel, c'est ainsi seulement qu'il est esprit. 251
Si les Grecs ont ainsi spiritualisé leurs dieux sensibles, les chrétiens de leur côté recherchaient un sens plus profond dans l'élément historique de leur religion.
Les messianismes, inspirés de Jéhu oint par Élisée, ne manquent pas depuis la révolte des Maccabées qui devait exacerber l'opposition entre les tendances universalistes et particularistes de la Révélation. L'intégrisme patriotique des Zélotes ne tolérait pas que le Dieu des juifs puisse sauver les autres nations alors que la dispersion des juifs dans tout l'empire et la diffusion de la bible des septante transformait la religion hébraïque, comme les autres religions orientales, en religion universelle. Longtemps après la mise à mort de leur Maître de justice (-67), la prédication de Paul-Marcion aux sectes esséniennes est représentative de cette universalisation en rejetant la Loi hébraïque (c'est la Loi qui me fait pécheur) au profit de la Charité, de la Grâce, de la Liberté de l'homme à l'image de celle de Dieu ; passage de la Justice extérieure hébraïque à l'intériorité de l'amour comme rapport au semblable. Jean donne à l'espérance messianique un sens nouveau en proclamant que le Royaume de Dieu est déjà instauré.

Le christianisme qui s'enracine dans l'éssenisme (la Didachê) et dont la première forme repérable est sans doute celle de Jacques le Juste (frère de Jésus) et des ébionites (les pauvres), ne commence vraiment qu'avec Marcion (140, soit après la fin du messianisme juif, après la défaite définitive de 135 et la mort du messie Chimon Bar Koziba, le fils de l'étoile) qui s'appuie sur Paul (Juif élève de Gamaliel mais citoyen romain de Tarse donc après 150!?) pour le séparer du judaïsme (opposition ancien/nouveau testament) et l'universaliser. En 140, le Pasteur d'Hermas ignore encore le nom de Jésus formé par les kabbalistes exilés en galilée. Mais c'est la prédication de Montan (160) qui en fera une religion populaire proche de celle d'Attis, rejetant la gnose (la kabbale) au profit de la foi et faisant de Jésus un personnage historique, introduisant la vierge (sans doute à cause de la traduction grecque d'Isaïe). Le succès durable de cette nouvelle prophétie (Tertullien, Irénée, évangiles canoniques) malgré sa répression, ses martyrs, (et malgré le manichéisme qui lui fait concurrence ensuite) va mener Constantin à la transformer 150 ans après en religion d'état pour asseoir l'empire sur une autre base religieuse que le culte de l'empereur  : Eusèbe de Césarée et le concile de Nicée (325) vont définir le nouveau dogme (le pouvoir de l'empereur comme représentant du pouvoir divin) en accord avec les intérêts de Rome, respectant les coutumes acquises comme la fête de Mitra le 25 Décembre (naissance de Mitra le soleil-bienfaiteur-ami-allié d'une vierge dans une grotte, qui rend Varuna propice, culte du Soma-sang du Christ somagraha=graal), constituant avec les théologiens néoplatonisants une synthèse remarquable des grandes traditions de l'empire (les trois rois mages Égyptien, Perse et Chaldéen, les juifs plus la philosophie) et imposant le Christianisme romain (catholique) en opposition au Christianisme oriental (monophysistes, gnostiques, montanistes).

Le syncrétisme ne s'arrêtera pas là et, à travers le culte des saints, donnera au christianisme une capacité immense d'absorber les cultes locaux païens (la Vierge Marie, Mère de Dieu depuis le concile d'Ephèse ne sera vraiment divinisée que vers l'an mil sous l'influence de l'amour courtois, retrouvant la trinité Perse Ahura Mazda-Mithra-Anahita).

Alors même que le Nouveau Testament est basé sur des constructions savantes, ésotériques et littérales, constituant des "réalisations des écritures" (surtout Isaïe et Le livre d'Esther), la traduction en d'autres langues que l'Hébreux devait rendre ses "jeux de mots", ses résonances, ses rimes inaccessibles, devenus simplement un récit fantastique. La nouvelle religion populaire se réclamant alors d'une révélation historique, rejette toute interprétation symbolique, ésotérique et combat les gnostiques (où l'influence Perse/Hindouiste est très forte) ce qui va permettre la séparation de la Science et de la Religion (la docte ignorance de Nicolas de Cues "La connaissance, relative, complexe et finie, est incapable de saisir la Vérité simple et infinie" ) ainsi qu'une désacralisation se prolongeant jusqu'à nos jours au profit de l'histoire (tendance fortement romaine). Ce n'est pas le savoir qui sauve mais la foi et la charité. En reniant la tradition de sagesse dont il est issu, le Christianisme va permettre à la science de se développer sur l'expérimentation, en dehors des références théologiques (alors même que la Renaissance se réclamait, grâce aux Arabes, d'un retour aux sources de la tradition grecque, un retour aux écrits originels du Christianisme).

C'est l'Église qui a reconnu et établi ces doctrines, c'est l'esprit de la communauté. 255
L'intelligence ne se suffit pas encore à elle-même et ne consiste que dans l'esprit d'une autorité étrangère. Ainsi ce régime spirituel est par la suite devenu un régime ecclésiastique. 256
L'unité de l'Islam (630)
Tandis que l'Occident commence à se fixer à demeure dans la contingence, la complexité et la particularité, la direction contraire devait apparaître dans le monde pour intégrer la totalité ; cela arriva dans la Révolution de l'Orient qui brisa toute particularité et toute dépendance, éclairant et purifiant parfaitement l'âme, en faisant de l'Un abstrait, seul, l'objet absolu. Et de même de la pure conscience subjective, de la science de cet Un l'unique fin de la réalité, - de l'inconditionné, la condition de l'existence.
Honorer l'Un est l'unique fin du mahométisme et la subjectivité n'a pour matière de son activité que ce culte ainsi que l'intention de soumettre le monde à l'Un. Or, cet Un a, il est vrai, la détermination de l'esprit ; cependant comme la subjectivité se résout dans l'objet, cet Un perd toute détermination concrète. Le mahométisme toutefois ne s'absorbe pas à la manière indienne ou monacale dans l'absolu, mais la subjectivité y est vivante et infinie ; c'est une activité qui, paraissant dans le monde, le nie, n'agissant et n'intervenant que pour l'existence du culte pur de l'Un. L'objet du mahométisme n'est qu'intellectuel, on ne tolère aucune image, aucune représentation d'Allah : Mahomet est un prophète, mais un homme qui n'est pas au-dessus des faiblesses humaines. Les traits fondamentaux du mahométisme contiennent ceci que dans la réalité rien ne peut se stabiliser mais que tout, agissant et vivant, va vers le lointain infini du monde, le culte de l'Un demeurant le seul lien qui doit tout unir. En ce lointain, en cette puissance disparaît toute borne, toute distinction de nation et de caste ; nulle race, nul droit politique de naissance et de propriété n'a de valeur, seul l'homme comme croyant en a une : adorer l'Un, croire en lui, jeûner, se dégager du sentiment corporel de la particularité, faire l'aumône, cela signifie se défaire de son bien particulier : ce sont là les simples commandements ; mais le mérite le plus haut, c'est de mourir pour la foi, et qui meurt pour elle dans la bataille est sûr du Paradis.
L'abstraction dominait les mahométans ; leur but était de faire valoir le culte abstrait ; et ils y ont tendu avec le plus grand enthousiasme. Cet enthousiasme était du fanatisme, c'est-à-dire l'enthousiasme pour un abstrait, pour une idée abstraite qui se comporte négativement à l'égard de ce qui existe. 275/276
Issu de pratiques magiques archaïques, qu'il contredit, et du culte de la pierre noire qu'il continue (inspirant la pierre philosophale des alchimistes), c'est pourtant par l'Islam que nous est parvenue la tradition antique refoulée par l'Église (D'Aristote à Plotin ou Hermès trismégiste). Le culte de l'Un trouvait dans ces antiques références la confirmation de l'unité du savoir et de la foi, ne permettant pas à une science indépendante de se développer mais produisant plutôt une science théologique l'alchimie.

Réponse à un christianisme des maîtres, l'Islam est la vérité de la soumission (Islam) de tous, la liberté consistant à se soumettre à la loi divine mais celle-ci est donnée de façon toute extérieure comme la prière du musulman. Seul Dieu est libre et il l'est absolument.

Hegel a pu croire que cette religion de l'unité de la communauté qui a si bien réussi à des Arabes dispersés avait fait son temps mais l'individualisme moderne y a trouvé son puissant antidote, la revendication sans faux semblant de l'unité du monde qui nous manque, sans références familiales et biologiques (Ni Père, ni fils).

Le protestantisme (1517)
    La Réforme est le produit de l'imprimerie, de la généralisation du Livre et, comme la promotion de l'écriture dans la Grèce antique, la valorisation du jugement critique de l'individu contre l'autorité des prêtres.
Pour les Catholiques, la plus profonde intériorité ne leur appartient pas en propre. Ils la laissent en quelque sorte sur l'autre bord, contents que cette affaire se résolve ailleurs. Cet ailleurs auquel ils l'abandonnent, c'est l'Église (division de l'intérêt religieux d'avec l'intérêt temporel). 322
Luther a rejeté cette autorité et a mis en sa place la Bible et le témoignage de l'esprit humain. Or, ce fait que la Bible même soit devenue la base de l'Église chrétienne, est de la plus grande importance : chacun doit lui-même maintenant s'instruire dans ce livre, et pouvoir diriger sa conscience d'après lui. 320
La réforme est issue de la corruption de l'Église. La corruption de l'Église n'a rien de contingent, elle n'est pas seulement abus de la violence et de l'autorité. 317
De cette ruine du spirituel, c'est-à-dire de l'Église, sort la forme plus haute de la pensée raisonnable. 86
L'esprit n'est plus étranger à L'État. 86
La doctrine de Luther est simplement que le ceci, l'infinie subjectivité, c'est-à-dire la vraie spiritualité, le Christ, n'est d'aucune manière extérieurement présent et réel, mais qu'il ne s'acquiert d'une manière générale comme spiritualité que dans la réconciliation avec Dieu, dans la foi et la communion. 318
Le Christ ne doit donc pas être considéré seulement comme une personne historique, mais l'homme, en esprit, est en un rapport immédiat avec lui.
L'individu sachant maintenant qu'il est plein de l'esprit divin, toute condition d'extériorité disparaît ; il n'y a plus désormais de différence entre prêtres et laïcs ; chacun doit en lui-même accomplir l'oeuvre de réconciliation. La subjectivité s'approprie maintenant le contenu objectif, c'est-à-dire la doctrine de l'Église. Ainsi se libère dans la vérité l'esprit subjectif, il nie son être particulier, et reprend conscience de lui-même dans sa vérité propre. Ainsi s'est trouvée réalisée la liberté chrétienne.
Voilà ainsi déployée la nouvelle, la dernière bannière, autour de laquelle se groupent les peuples, le drapeau de l'esprit libre qui est en lui-même et en la vérité et n'est en lui-même qu'en la vérité. C'est le drapeau sous lequel nous servons et que nous portons. 319
Le développement et le progrès de l'esprit à partir de la Réforme, consiste en ce que l'esprit, conscient désormais de sa liberté, grâce à la médiation qui se passe entre l'homme et Dieu, certain que le processus d'objectivation est celui de l'Être divin même, appréhende maintenant celui-ci et l'accomplit en avançant la formation du monde temporel. 323

La Réforme, en détruisant les solidarités féodales, a préparé l'avènement des nations modernes. En reportant la vérité de la religion sur la foi individuelle, elle a préparé le subjectivisme de l'expérience cartésienne. En exigeant que chacun se donne sa propre loi, elle a ouvert la voie au rationalisme de Kant où les êtres singuliers ne se rencontrent que dans l'universalité de la raison.

La science (1789)

    Les Lumières et la Révolution française vont inaugurer l'ère du Capitalisme et du Scientisme où le règne de la Raison partagée, de la citoyenneté, s'incarnera d'abord dans la Terreur, puis dans l'Empire, enfin dans le Communisme et le Fascisme. La réduction de l'homme au biologique, au social et à la technique, au savoir objectif, ne sera remise en cause qu'après deux guerres mondiales particulièrement ignobles. Ce n'est que lorsque la Science se cogne elle-même à ses propres limites que sa terrible puissance de transformation et de méconnaissance est contestée enfin par une Écologie encore bien timide.

    La nouvelle synthèse philosophique réalisée par Hegel et qui consistait à prendre en compte la nécessité dialectique de la contradiction ne peut éviter de privilégier pourtant l'éternité du savoir absolu, voire de la fin de l'histoire, en déréalisant le présent. C'est précisément sur ce chapitre du savoir absolu que Marx règle les comptes de la philosophie de Hegel (Manuscrits de 44) pour en appeler à la réalité concrète. Les philosophies qui s'opposent à Hegel se réclament toutes du réel contre sa systématisation (Schopenhaeur/Nietzsche, Brentano/Freud, Kierkegaard). Malgré la reconnaissance de la dialectique, Hegel n'a pu s'en extraire et prend parti contre l'histoire en prononçant sa fin. Le rejet de cet absolutisme devait mener aux extrêmes du matérialisme et du scientisme avant de trouver avec Heidegger une nouvelle synthèse parménidienne où l'être, se réduisant à la négation de tout étant, nourrit le nouveau scepticisme déconstructiviste. On peut penser que Lacan représente une nouvelle contestation héraclitéenne de cet appui dans l'être bien que la trinité borroméenne se présente comme une synthèse encore, de maintenir séparés et ensemble le Symbolique et l'Imaginaire ; mais c'est bien sur l'être que porte la négation. La psychanalyse tient la place de la religion dans la science, de représentation du sujet qui met en jeu une conception du monde malgré qu'on en ait et même si c'est bien maigre. L'unité devra en être fondée à nouveau, du prolétaire aux primitifs et aux fous, à tous les exclus, car il faut de l'unité pour qu'on puisse en reconnaître l'incomplétude, y exercer sa liberté.

    Devant l'éclatement des structures traditionnelles et l'émiettement des cités modernes, l'effacement de l'autorité unificatrice de l'église, l'Islam brandit son exigence d'unité et représente les exclus du monde de la technique et de la consommation pendant que le New Age célèbre l'unité mystique de toutes les techniques. La seule religion universelle actuelle est celle du spectacle médiatique unifiant le monde de la marchandise. Mais c'est la liberté, la réflexivité qu'il faut préserver dans ce Tout qui s'annonce et qui ne dépend que de nous.



22/03/2006
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